Extrait des paradis artificiels

Publié le par AlbanG

Ceux qui savent s'observer eux-mêmes et qui gardent la mémoire de leurs
impressions, ceux-là qui ont su, comme Hoffmann, construire leur baromètre
spirituel, ont eu parfois à noter, dans l'observatoire de leur pensée, de belles
saisons, d'heureuses journées, de délicieuses minutes.

Il est des jours où l'homme s'éveille avec un génie jeune et vigoureux.

Ses paupières à peine déchargées du sommeil qui les scellait, le monde extérieur s'offre à lui avec un relief puissant, une netteté de contours, une richesse de couleurs admirables.

Le monde moral ouvre ses vastes perspectives, pleines de clartés nouvelles.

 L'homme gratifié de cette béatitude, malheureusement rare et passagère, se sent à la fois plus artiste et plus juste, plus noble, pour tout dire en un mot. Mais ce qu'il y a de plus singulier dans
cet état exceptionnel de l'esprit et des sens, que je puis sans exagération appeler
paradisiaque, si je le compare aux lourdes ténèbres de l'existence commune et
journalière, c'est qu'il n'a été créé par aucune cause bien visible et facile à définir.
Est-il le résultat d'une bonne hygiène et d'un régime de sage ? Telle est la première
explication qui s'offre à l'esprit ; mais nous sommes obligés de reconnaître que
souvent cette merveille, cette espèce de prodige, se produit comme si elle était
l'effet d'une puissance supérieure et invisible, extérieure à l'homme, après une
période où celui-ci a fait abus de ses facultés physiques.

Dirons nous qu'elle est la récompense de la prière assidue et des ardeurs spirituelles? Il est certain qu'une élévation constante du désir, une tension des forces spirituelles vers le ciel, serait le
régime le plus propre à créer cette santé morale, si éclatante et si glorieuse; mais en
vertu de quelle loi absurde se manifeste-t-elle parfois après de coupables orgies de
l'imagination, après un abus sophistique de la raison, qui est à son usage honnête et
raisonnable ce que les tours de dislocation sont à la saine gymnastique?

C'est pourquoi je préfère considérer cette condition anormale de l'esprit comme une
véritable grâce, comme un miroir magique où l'homme est invité à se voir en beau,
c'est-à-dire tel qu'il devrait et pourrait être ; une espèce d'excitation angélique, un
rappel à l'ordre sous une forme complimenteuse.

Extrait des paradis artificiels de Charles Baudelaire

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